Un lundi soir, entre deux averses, à marcher seul sur le trottoir de gauche, Boulevard Richard, à observer de loin les vitres cassées de l’ancien Hôtel Dieu, à tenter de deviner les formes ténébreuses de fantômes me suivant ostensiblement d’un regard vitreux, j’ai pris une grande décision, je me suis offert un Tour de Monde.
Celui qui n’oblige à aucun vaccin, à aucun passeport, à aucune mise en garde sur ces tyrans menant le monde à la baguette ou à la baïonnette, voir pire !
Pour cela, j’ai poussé de la main cette lourde porte s’ouvrant sur l’ancienne chapelle. Une ombre s’est dirigée vers moi, j’étais rassuré. Je me donc suis laissé aller, je me suis donc abandonné à suivre les pas de cet homme habillé dans la sobre élégance du noir.
Ne sachant rien de cette aventure, dans quel paquebot allais-je coucher ? Dans quel train de nuit allais-je traverser ces vastes continents, le nez au carreau crasseux mais perlé de fines gouttelettes lumineuses ? Dans quel bas-fond aux néons illuminant le froid béton, allais-je poser mon bagage, à épousseter de vieux oreillers et à tourner les robinets grippés pour un maigre filet d’eau.
Passé un entremêla de cordes tendues et de grandes toiles blanches torsadées, Stefano, mon guide, me prit par la main, sans rien me demander, sans tampon, ni ticket, ni même mon identité. Je me suis assis sur une planche de bois blanc, j’ai senti le sol légèrement tremblé, j’ai senti la voix de Stefano me pénétrer, je n’étais déjà plus dans le regret d’une telle décision, j’étais dans l’acceptation de ce que le maître des lieux me proposerait. Sept destinations ni plus ni moins sur cette immense mappe monde pour revivre cet étonnant voyage, lui lourdement chargé de ses six instruments de musique comme d’autres se seraient encombrés de mille panoplies. Sans doute pour meubler les temps longs, le silence des grandes interrogations avec dextérité, avec souplesse, avec la subtilité du mélomane confirmé !
Ainsi allions nous remonter le temps d’un surprenant voyage sidéral dans la voix posée et chaude de Stefano calée sur les mots de Blaise Cendrars l’auteur de « Panama, les aventures de mes sept oncles » publié en 1918 par ce poète écrivain et grand voyageur qualifié « d’homme monde ».
Ce Tour du Monde se présentait ainsi, Stefano, en chef d’escale, port de tête altier, occupant l’espace de sa silhouette agile et gracile. Parfois tournoyant à perdre connaissance, les mains volatiles pour brasser l’air des lieux rencontrés, au rythme effréné de longues énumérations complexes, tel un inventaire d’une géographie spatiale. Parfois plongeant tel le picador sur l’échine des souvenirs pour vider les abcès du vide et de la nostalgie laissés par les absences de ceux que l’on ne reverra jamais.
Puis vint la dernière escale, le septième oncle, « Monsieur Bertrand » pour ne pas le citer…je sursautais…dernier français de Panama, barman au « Batachine ». Ce voyage éclair était-il finalement destiné à une telle rencontre ?
Photographies réalisées le lundi 24 mars 2025 à Millau dans l’espace Chakana Arts du Cirque lors du spectacle « Panama, les aventures de mes sept oncles » produit par Stefano Fogher de la compagnie Retour d’Ulysse accompagné de Scott Walton à la contrebasse.