Preuilly, notre Côte d’Azur, notre paradis perdu !

Je l’avoue, je n’aime guère les petits noms, les surnoms et autres sobriquets. Ils ont souvent un petit côté affectueux mais parfois ils se portent sans que l’on puisse en alléger la lourdeur et pour certains la laideur.

Mes proches m’appelaient Gilou, ce fut un classique de cette époque. Pas de salut, les Gilles y sont tous passés. Au lycée, on me surnomma également l’Australien. Allez savoir pourquoi ? Aurais-je eu une quelconque affection ou attirance avec le pays des kangourous, j’ai oublié. Et parfois, je fus affublé d’un petit mot qui aujourd’hui serait perçu comme une injure raciste. «Tient voilà le Sidi, tu n’as pas encore coupé tes cheveux ?». J’étais trop timide pour répondre. Un père d’une blondeur absolue et une mère brune obsidienne m’avaient gratifié d’une chevelure bouclée châtain clair dont je ne savais que faire. Aimer ou détester, à couper ou à laisser pousser, à écouter dans les nuits du Pop Club diffusés sur les grandes ondes, Deep Purple, Niel Young et le Grateful Dead.

Sur le pont de Preuilly enjambant le Cher, le vélo appuyé sur le parapet, les souvenirs des dimanches au bord de l’eau sont remontés dans le tourbillon des remous de cette eau verte et limoneuse. Au loin sur l’autre rive, le petit camping municipal massacré par une tempête assassine survenue en juin de cette année, des bungalows Marbella écrasés, décapités par des arbres séculaires, victimes impuissantes d’un ciel furibond, d’une terre en rébellion.

Le camping de Preuilly, c’était notre Côte d’Azur, notre paradis miniature, la pêche à la patte à l’oeuf, la baignade, les apéros au Sauvignon sous l’auvent de la tente Jamet de Dédé et Odette piquetée sous les grands arbres côté rivière dès les premiers jours d’été.

Pour les plus téméraires, nous avions même droit à un tour de hors-bord au bois verni, en acajou, un vrai bijou, Bouboule au volant, droit et fier, sa belle chevelure ébouriffée, le Bebel des bords du Cher. Nous grimpions dans sa fusée. Nous, les fils et filles de prolos, pour un tour de lac, un vrai tour du monde, nous étions enfin les beaux, les chics, les riches.

Aux royaumes des petits noms, Bouboule, c’était Serge, le beauf de Dédé et de la Dédé. Bouboule, c’était le centre du monde. Il était beau, il parlait bien et fort, il blaguait, il était joyeux et par-dessus tout, il jouait de l’accordéon. Un magicien, les doigts virevoltant sur les touches dorées, à faire valser les amoureux du dimanche, les hommes clopes au bec, les femmes, jupes plissées ondulant, belles dans leurs corsages bien repassés.

Bouboule se foutait bien de son surnom. Il était entrepreneur. Ajusteur, tourneur ou fraiseur, je ne sais plus, il avait pris son destin en main en créant sa petite entreprise de mécanique de précision au fond d’un terrain marécageux jouxtant notre jardin. En homme libre et affranchi, du haut de mes quatorze ans à travers mes carreaux de binoclard, lorsque je lui rendais visite dans son atelier, je le voyais ainsi. Sans le savoir, il m’inspira.

J’ai sillonné ce camping dévasté, Bouboule guidant mes pas. Au loin, au milieu de l’eau, un pêcheur isolé, la barque penchée, dérivant dans le courant. Ainsi va la vie avec ou sans petit nom !