Blabla

5 September 2018

Slab City, rencontre avec Andrew

  SUR LA ROUTE DE SLAB CITY “Je pourrais faire n’importe quoi” – rencontre avec Andrew   Crash, c’est le chien. Une sorte de chien que l’on n’a guère envie d’avoir aux trousses, coincé au fond d’une impasse. C’est lui qui m’accueille. Il rode, renifle, jappe son coup sans conviction. Au milieu de la pièce, un homme consulte un petit carnet « Wouai, ok tu fais un tour si tu veux ». Le genre de mec avec qui tu ne racontes pas tes dernières vacances à gambader dans nos vertes montagnes.   Je fais un tour, dans cette Librairy, ouverte aux quatre vents, où la poussière s’incruste dans le moindre pli de toute une armée de livres rangés sur des étagères de bonnes fortunes. Je tombe sur des collections complètes façon Rider Digest, je dégote même « La politique pour les nuls » coincé aux côtés de « L’Economie pour les nuls » et des « Malheurs de Sophie ». Dans un coin, sous d’épaisses toiles d’araignées coagulées, des piles de puzzles, des 500 pièces pour construire de parfait coucher de soleil rougeoyant, bancale, une pile de jeux de société, un Trival Pursuit, un Monopoly…   C’est Andrew qui tient la bibliothèque de Slab City. Il revient de faire quelques achats au supermarché de Niland. Il s’est payé un Gatorade couleur fluo. Il le siffle rapide. Son chien doit renifler le sucre, il le lèche de partout. Il lâche « ouh là, j’ai l’esprit à 1000 miles ». Il se roule une clope, il s’assoie. On discute.   C’est Rosalie, de son vrai nom Peggy Saddik, qui a construit ce lieu en 1999, une Slabber, aujourd’hui décédée prématurément à l’âge de 55 ans. 5 à 6000 livres finissent ici leur vie, écornés, froissés, râpés même si les mots imprimés ne s’effacent jamais. Andrew est l’un de ceux qui depuis sa disparition tient la boutique. « Ici, tout est libre. Ya pas de carte, on n’impose aucun délai. On se sert et on s’en va ». L’hiver lorsque ce squat à ciel ouvert se remplie d’un gros millier de vans, une dizaine de lecteurs vient chercher à tuer le temps. Aujourd’hui, personne ne franchira la porte. 41° au thermomètre, le cerveau joue les cocottes minutes.   Andrew a découvert Slab City en 2015. Il a été marine puis a bossé dans le bâtiment mais à 22 ans, il descend des échafaudages, dit « fuck » à sa famille et prend la route, routard, le pouce tendu, au gré des rencontres, des lieux où trouver refuge. « C’est en consultant le site squattplanet.com que j’ai découvert qu’il y avait une « party » organisée à Slab. J’y suis resté deux semaines et de suite, j’ai ressenti de bonnes vibrations ».   Aujourd’hui, Slab, c’est sa maison « quand j’étais à l’armée, je n’avais pas à réfléchir, je n’avais pas à me poser la question de savoir quand et quoi manger. Y’avait toujours quelqu’un pour te dire quoi faire et réfléchir pour toi. […]
5 September 2018

Slab City, rencontre avec Halen

SUR LA ROUTE DE SLAB CITY “C’est mon esprit qui fout la merde” – rencontre avec Halen « Si tu reviens, tu n’oublies pas, tu m’apportes une bouteille de vin, du Bordeaux, hein ? ».   Dès mon arrivée à Slab City, j’avais rencontré Halen chez Jojo, écroulée dans un fauteuil éculé, à fumer de l’herbe, les jambes croisées, le corps en perdition. Du pouce, elle m’avait indiqué l’emplacement de son van, ensablé entre deux buissons d’épineux, reconnaissable aisément dans cette jungle de carcasses avec sa peinture naïve et ce message en lettres peintes « New Hope ».   Trois jours plus tard, j’ai revu Halen. Elle venait de se laver les cheveux à l’arrière de son trailer sous une douche sommaire fermée d’un simple rideau rouge. J’ai mis un pied au sol, un pitbull blanc est arrivé bavant et suant pour me renifler. Halen a gueulé, elle, c’est une chienne, s’appelle Isabella. Il s’est retiré, j’ai avancé à pas feutrés de crainte qu’il ne se retourne pour venir au mieux me lécher les baskets. «C’est le bordel ici, tu fais pas gaffe ». Sous un appentis, il y avait Tom, un grand échalas, défoncé, recroquevillé dans un transat. Halen lui a gueulé dessus « casse-toi » et d’ajouter « ce soir, on bouffe du poisson ».   Ici, Halen se fait appeler Mohawk, elle n’a pas décidé elle-même, c’est la communauté qui lui a collé ce nom indien en raison de sa coiffure qu’elle lisse parfois en crête Iroquois. Je me suis excusé « je n’ai pas apporté de vin rouge » elle a rigolé, elle s’en foutait. On s’est assis l’un en face de l’autre. Elle s’est racontée en piochant ici et là, dans ce cyclone que fut sa vie « une vie de merde », c’est elle qui le dit, avant d’échouer ici à Slab City. Pourtant, native du Colorado, cahin cahan, elle s’en était à peu près sortie. Certes une mère absente, certes un père alcoolique décédé à l’âge de 59 ans. Mais elle s’obstine pour décrocher un diplôme de travailleur social. Premier boulot donc, dans un cabinet pour suivre les taulards à leur sortie de prison, premier mari aussi et premier drame lorsque celui-ci kidnappe le bébé pour le tuer. Elle remonte la pente, trouve un second mari, un « rock climber » et fait trois enfants dont l’aîné, c’est elle qui le qualifie ainsi « est devenu un « professionnel criminal », multi récidiviste, condamné à maintes reprises pour des faits de violence et pour vente de drogue, lui-même toxico aux drogues dures « pourtant merde, j’ai qu’en même essayé de bien les éduquer ».   Comment va-t-elle franchir le portillon du néant ? Une histoire de vol de bagnole, c’est la version officielle noyée dans un flot de détails comme si le besoin de revivre ce bad movie lui était nécessaire pour voir à nouveau la faille béante qui s’écarte sous ses pas. Elle perd son boulot, elle travaillait alors sur le campus […]
5 September 2018

Slab City, rencontre avec BJ

SUR LA ROUTE DE SLAB CITY “Maintenant, je suis un adulte” – rencontre avec B.J. De loin, j’ai vu un gars arcbouté sur un petit vélo, une main sur le guidon, l’autre à tenir tant bien que mal une longue planche, le cul traînant dans la poussière. J’ai stoppé ma bagnole, je me suis dirigé vers lui « tu veux de l’aide ? ». On s’est serrés la main et j’ai enfourché ce bois de récup. par l’arrière. Plusieurs fois, il s’est retourné « t’es sûr que ça va, t’es sûr que ça va ? ». Arrivé à son van, on a posé cette carcasse de bois. Il m’a dit « attends cinq secondes ». J’ai attendu, il est revenu, il m’a tendu une petite pierre nervurée « c’est une améthyste ». Et c’est là qu’on s’est vraiment salué « moi, c’est Basile Calvert Junior, mais ici on m’appelle BJ. « Heu ! BJ, ça veut dire ? « BJ, ça veut dire Black Jesus ».   A la Thanksgiving, toute famille américaine unie et heureuse, tout au moins en apparence, se doit de faire cuire la dinde. Ce jour-là, BJ, lui, prend la route pour Slab City « C’est une copine qui m’a dit « tu viens avec moi ? » « Oui mais quand ? » « Et ben, là tout de suite ! ». BJ a mis trois bricoles dans un sac à dos et c’était parti.   On ne se met pas ainsi le cul dans une caisse pourrie pour rejoindre Slab City sans être soi même dans une turbulence qui vous consume à petit feu. Une lente descente aux enfers après avoir mené une vie de bon père de famille, deux kids à nourrir et à éduquer, un boulot de chauffeur routier « j’étais cross country driver chez CR England. Je conduisais un 16 roues ».   Il ne dit sans doute pas toute la vérité. Toute au moins, l’a-t-il patinée pour qu’elle trouve un peu de décence lorsqu’il s’agit de se confier. Une mère qui se drogue, un père qui se fait descendre, dans South Central, ça dégage vite. Il est donc élevé par la grand-mère qui décède d’une attaque cardiaque « j’ai fait un choix. Elle m’avait élevé, alors c’est moi qui me suis occupé d’elle jusqu’à sa mort ». Il ne dit pas le reste, sans doute l’essentiel, ce paquet d’emmerdes que l’on devine bien plus graves, planquées dans sa conscience pour expliquer la perte de son emploi, de son appartement et pour finir le divorce au point de se retrouver à faire les poubelles et à traîner la semelle dans les rues de Colorado Springs, son dernier point d’ancrage avant d’errer ici dans Slab City.   En jetant son sac dans le sable de Slab, il dit à sa copine « Putain, mais c’est le désert ici ». Il avoue « j’étais certain d’avoir fait une grosse connerie ». Mais au petit matin après une bonne défonce à traîner dans les […]
2 September 2018

Slab City, rencontre avec Kim

SUR LA ROUTE DE SLAB CITY “Ici, tu dois faire gaffe à tout le monde” – rencontre avec Kim « OK, OK, on se retrouve ici demain matin à 8h ». J’ai pensé « là, je vais me prendre mon premier râteau » car un rendez vous à 8h du mat. à Slab City, je n’y croyais guère. J’ai répondu « vous êtes sûre car c’est tôt le matin ! » « Si Si, je serai bien là ». 8h du mat. le lendemain, j’étais bien là à attendre assis sur les marches du Range, cette boîte de nuit à ciel ouvert qui, chaque samedi, s’éveille en accueillant les junkies, les papy et les affranchis du Slab City tous accompagnés de leurs chiens maudits. J’en étais certain, personne n’est venu. Une petite demi-heure durant, j’ai tué le temps. A mes côtés, un jeune homme encore défoncé cherchait à se mettre sur ses deux jambes sans vaciller, se jetant un sac à dos sur les épaules, se coinçant une veille chaise de camping sous le bras et une guitare sous l’autre, pour disparaître dans le bush. « desesparate man » un de plus, un de trop. Je me suis barré, j’ai roulé dans le quartier. Au loin, j’ai surpris une petite dame à la démarche chaotique. Je me suis approché d’elle « vous allez où comme ça ? » « Je vais au super marché ». J’ai ouvert la porte de droite, elle posa en premier un tabouret, puis son sac à dos jaune et on a filé jusqu’à Niland, à 5 bornes de là. Au supermarché de cette petite ville éreintée par la canicule estivale, j’attendais Kimberley. La caissière me demanda « mais vous foutez quoi à Slab City ? » Kimberley est arrivée, un caddy bien chargé, avec un sac de glace, un pack de bière, une cartouche de cigarettes, une côtelette, deux gros paquets chips, un bidon de lessive et deux bananes. De sa petite pochette élimée aux couleurs du drapeau américain, elle farfouilla pour trouver sa carte Food Stamp, elle s’en tira pour 50 dollars. Je rangeais les achats dans le coffre et Kim m’invita « Je vais vous montrer que chez moi, c’est propre ». En repassant devant le petit motel de Niland, elle lâche « la semaine dernière, une copine m’a payé une nuit ici. C’était pour mon anniversaire. Je viens d’avoir 53 ans ». Puis nous passons devant la première caravane installée au bord de la route, celle de droite où l’on vend des bijoux « la semaine dernière, ça a été le bordel ici, on s’est aperçu que la gamine de la femme qui vit seule ici, fumait déjà de la « cristo-meth », c’est lamentable ». Depuis 2 ans, Kim va et vient entre L.A., Riverside et Slab City. Mais après avoir acheté un petit trailer bon marché et pas trop pourri, 200 dollars, ce pourrait bien être la destination finale pour cette femme originaire de Chicago. Comme promis, j’ai droit à […]