Slab City, rencontre avec Ken

 

SUR LA ROUTE DE SLAB CITY

“J’ai envie de croire en un bon futur” – rencontre avec Ken

 

Années 70 – 80 et jusqu’à la fin des années 90, ce vaste espace désertique fut prisé des retraités aisés qui les hivers mordants fuyaient le Canada et le Nord des Etats Unis pour camper aux pieds des Chocolate Mountain sur les vestiges de l’ancienne base militaire Dunlap, abandonnée en 1949. Ces campeurs, on les surnommait les Snowbirds et Slab City portait même le nom de Snowbirds Country. Un camping à ciel ouvert accueillant jusqu’à 3000 à 4000 Motors Homes, pour se mettre les vieux os au chaud. Un espace libre, autogéré qui avait même réussi à repousser les assauts des promoteurs désireux d’y construire un first class RV Park Resort avec piste d’atterrissage et piscine olympique, le Bigfoot Project. Les Snowbirds ont résisté, ils ont gagné leur indépendance pour passer des Noël en paix, des soirées à danser autour de grands feux, tout ce petit monde connecté au Canal 23, un réseau radio interne pour se refiler les bons plans, pour s’entraider et se trémousser le soir aux multiples jam session improvisées au cul des caravanes. Des marginaux dans cette joyeuse bande de retraités ? Non pas vraiment ! Ah si, Snake Man surnommé ainsi car il vivait avec une tribu de serpents pêchés dans cet océan désertique. Parfois il amusait la galerie, le soir dans un show improvisé, apparaissant, enveloppé de reptiles froids et gluants. Plusieurs fois, le show vira à la crise de nerf, car Snake Man fut maintes fois mordus. Il s’en est toujours tiré. On suppose qu’il avait fini par être immunisé. Il serait toujours en vie, du côté de Niland, mais sans serpents dans son lit. Les toubibs lui ont dit stop aux conneries.
 
Cette histoire, je la dois à Ken rencontré la veille au Range, cette boîte de nuit à ciel ouvert qui ouvre chaque samedi soir pour accueillir le plus souvent des slabbers grattant de vielles guitares, comme Steve, un retraité installé dans un van à deux pas de cette scène, balançant une country râpeuse, couineuse et foutrement délicieuse. Ce soir là, trois jeunes de Brawley, une petite cité à 30 bornes de là, jouaient un rock gras comme un pot de margarine devant une pincée de Slabbers fumant de l’herbe et des gamins de Niland sifflant des bouteilles de gin en se bécotant goulûment. Dans la nuit profonde, je me suis tiré quand ça a commencé à chauffer. Un gars défoncé était monté brutalement sur la scène « moi aussi je veux jouer ». On m’avait prévenu « si ça dérape, toi le premier tu dégages car on ne sait jamais comment ça se termine ».
 
J’ai retrouvé Ken, chez lui le lendemain après midi. Il vit non loin du Range, le long de la rue principale avec sa compagne Phyllis et ses neuf chiens. Vous voulez les noms ? Il les appelle les uns après les autres. Ils arrivent la queue frétillante, Micky, Body, Pretty Girl, Bambam, Bandit, Red Man, Little Jo, Princess et Misty Blue.
 
Ken a 61 ans cette année. Il a connu l’avant et l’après Slab. L’avant lorsque les Snowbirds garaient l’engin, le long des allées goudronnées, le plus souvent par communautés, les Canadiens ensemble, les retraités de l’Oregon ici, de Washington DC, plus loin. Il précise « c’était juste un camping » où d’ailleurs il rencontre sa compagne Phillis, originaire du Canada, séjournant chaque hiver dans un gros trailer avec père et mère. Un temps, il travailla dans l’affaire familiale, à San Diego, une petite entreprise de décoration intérieure, The Eagle Fence avec son père et son frère. Mais son cœur l’appelle à Slab. C’est là qu’il s’installe en octobre 1997, il y resta. En bricolant ici et là, homme à tout faire dans un club de chasse aux canards au bord du Salton Lake, mais aussi dans ce camping à couper du bois et à construire des plates-formes pour que les gros Motor Mobile puissent se garer. Il précise « y’avais toujours à faire. A la bonne saison, je me faisais 25 dollars par plate-forme ».
 
Mais Slab a changé, accueillant de plus en plus de freaks à la recherche d’un paradis artificiel « on a vu arriver de plus en plus de kids, des jeunes qui se cherchent, qui explorent. On a commencé à enregistrer de nombreux vols et les premiers campeurs sont partis préférant aller sur Yuma ou au bord du Colorado River. Ce fut le début de la fin ». Il me tend un livre « If we remember ». Il me montre la reproduction d’une lettre écrite par une psychiatre de Washington DC. Il s’agit de Rebecca Shepard. Ses mots sont « c’est triste, j’étais tombée amoureuse de ce lieu, mais nous partons ».
 
A Slab City, Ken et Phillis et leur 9 chiens, ils en ont eu jusqu’à 16, sont à leur cinquième emplacement. Cette fois, ce sera le dernier, un campement en forme de triangle pointu, petite forteresse de planches, de palettes, de grilles bien cadenacées « ici, on doit faire attention à tout. Beaucoup de kids sont violents à cause de la drogue. On les voit passer sous acide, sous cristo-meth. Ils peuvent voler et même tuer les chiens pour un rien. Ils foutent le bordel ». Possède-t-il lui-même une arme ? Il me répond « non, j’ai juste une machette. Mais bon, j’essaie d’être honnête avec tout le monde. Si tu ne te conduis pas comme cela, c’est sûr, tu auras des problèmes ». Tous les deux sont désormais retraités et vivent de l’aide sociale et ont droit au Medical Care « on touche chacun 1000 $. Avec ça, on s’en sort ».
 
Ken et Phillis ont trouvé une forme de salut dans la Bible. Chaque vendredi, à 9h 30, ils rejoignent Pasteur Dave pour prier sous une tente voilée de noir, attenante à la caravane de cet homme de prière qui accueille ceux et celles désireux d’écouter la parole de l’évangile et boire une tasse de café. « Pourquoi je fais ça ? », il se frotte une barbe naissance et grisonnante qui mériterait une petite coupe, il ajoute « parce que j’ai envie de croire en un bon futur ».

Pour lire l’ensemble des portraits réalisés à Slab City, cliquez sur ce lien : http://gillesbertrand-photography.com/category/blabla/