Slab City, rencontre avec Chad

 

SUR LA ROUTE DE SLAB CITY

“J’ai peur de l’avenir” – rencontre avec Chad

 

Chad marchait seul dans le bush, torse nu, une laisse autour du coup, un grand poignard à la ceinture, lorsque je l’ai abordé. « Je cherche mon chien. Je suis sûr qu’il est chez Molly ». On a fait trois pas ensemble dans un sable jonché de détritus, pour retrouver la piste carrossable. Chad est monté, ajusta la ceinture de sécurité. J’ai roulé. Pas bien longtemps.

Voilà, c’est là. J’ai stoppé. Chad est sorti le premier, il siffla, « Sophie », c’est une chienne, est arrivée frétillante et baveuse, suivie de Mollie la propriétaire de ce van assorti d’un appentis de fortune, une petite femme sèche au sourire avenant, les bras tatouée de l’épaule au poignet « putain, Chad t’es matinal aujourd’hui. Moi, je peux pas décoller si j’ai pas ma dose de café ». Sophie est montée dans la bagnole, fière comme Artaban. On a filé chez Chad.

Sa caravane est plantée à une borne de là au milieu d’un amoncellement de ferraille, de fauteuils défoncés, d’une tonne de détritus à faire les intrus. Un drapeau américain couvre une grille en fer que l’on pousse « fais gaffe qu’en tu rentres ».

Chad était « Monsieur je sais tout faire », un boulot à bosser dur, à cavaler pas mal, cinq Motels 6, répartis dans cinq villes du Montana, à réparer toutes les bricoles qui déconnent dans les piaulent, les lavabos, chasses d’eau et ventilos. Bref la routine.

Il y a déjà quatre ans, avec son pote Daniel, ils se font une soirée pizza, bière pour regarder le film de Sean Penn, « Into the Wild ». Les deux gars se regardent « on a 40 balais passés et si on se pointait là bas ». Ils chargent la tente et le barda et quelques pleins d’essence plus tard, ils se retrouvent à planter les sardines dans le sable brûlant de Slab City. Daniel ne reste pas, Chad s’incruste. Il large le téléphone, l’ordi, il garde son harmonica et vend sa Subaru pour 2500 $ « j’ai compris que là, je pouvais vivre à poil si je le voulais. Qu’ici, si je voulais cuisiner dehors avec du bois mort, ça aussi je pouvais le faire ».

A 49 ans, Chad vit ainsi depuis quatre ans dans ce carré de sable chaud. Il vient de se construire une sorte de yourte cosmique au pied de son van où désormais il cuisine. Il survit ainsi, seul, avec son chien Sophie. Il me parle de sa nana, elle s’est barrée pour la quatrième fois en deux ans. Il explique « elle accepte mal les compromis de la vie de couple ». Il a les boules.

Il fait ses comptes, « l’été, il me faut 65 $ pour vivre, l’hiver, je me fais jusqu’à 300 $ par mois lorsque le camp se remplie ». Il gratte ici et là, quelques dollars à revendre des merdouilles arrachés au désert. D’une boîte en fer qu’il a bien du mal à ouvrir, il me montre des Buffalo Nickel. D’une autre boîte, il sort des vieux téléphones trouvés dans le sable. Il farfouille un temps dans un capharnaüm inouï pour trouver une boîte blanche remplie de vieilles montres. Il énumère tous les prix « ça, je peux me faire 10 bucks, ça p’t’être 20 ? ». Mais son principal gagne pain, c’est collecté les débris des obus largués par l’armée lorsque sont organisés des manœuvres militaires à une portée de canon de Slab City.

Il tue aussi le temps, souvent, à fumer de l’herbe achetée 10 dollars le sachet. Il gratouille des bois morts, il griffonne par mal, sur du papier froissé, des muses entourées de dauphins. Il joue de la guitare, il dit « je suis un artiste ». Il compte un dollar, puis un dollar. Il ouvre les placards, ils sont vides. Il attend l’arrivée du camion sanitaire pour se voir distribuer une box remplie de victuailles, une par mois, c’est maigre. Il agite un sachet de protéine et un paquet de pomme de terre déshydratée à moitié vide. Il dit « j’ai peur de l’avenir ».

 

Pour lire l’ensemble des portraits réalisés à Slab City, cliquez sur ce lien : http://gillesbertrand-photography.com/category/blabla/